Analyse · Fiscalité · Contre-intuition
Taxer à 0% rapporte 0€. Taxer à 100% aussi. Entre les deux, les recettes montent, atteignent un pic, puis redescendent. La France a passé ce pic — sur certains impôts. Ce n'est pas une opinion libérale : c'est de l'arithmétique.
Il y a deux taux d'imposition qui rapportent exactement zéro euro à l'État. Le premier, 0%, c'est évident. Le second, 100%, c'est mécanique : personne ne travaille si l'État prend tout. Entre les deux, les recettes forment une courbe — elle monte, atteint un sommet, puis redescend. C'est ça, la courbe de Laffer, esquissée sur une serviette de restaurant en 1974.
Ce qui est moins évident : le pic n'est pas le même pour chaque impôt. La TVA a son pic. L'impôt sur les sociétés a le sien — plus bas, parce que les entreprises peuvent se délocaliser. Un salarié au SMIC ne peut pas partir en Suisse du jour au lendemain ; une multinationale, si. Plus la base taxable est mobile, plus le pic est bas.
La courbe de Laffer ne tombe pas du ciel. Elle naît du comportement humain. Quand l'État prend une part croissante de chaque euro supplémentaire gagné — c'est ce qu'on appelle le taux marginal : pas une moyenne sur tout ton revenu, mais ce qui disparaît sur le prochain euro — les gens cherchent des sorties. Pas par fraude, mais par logique élémentaire. Travailler une heure de plus pour garder 28 centimes, ça ne vaut plus le déplacement.
Ces adaptations ont des noms précis — et des chiffres. Ce ne sont pas des théories abstraites. Ce sont des réponses rationnelles à des incitations perverses, documentées, mesurées, répétées à chaque fois que le prélèvement dépasse le seuil de rentabilité de l'effort.
On baisse les impôts — et les recettes augmentent. Ça semble absurde. C'est pourtant ce que la France a vécu entre 2017 et 2022 : l'impôt sur les sociétés est passé de 33% à 25%. Les recettes ont bondi de 7 milliards d'euros (+21%). Les entreprises ont déclaré davantage de bénéfices en France, parce que l'arbitrage fiscal vers l'Irlande ou le Luxembourg était devenu moins rentable. À 33%, la France était au-delà du pic de Laffer pour cet impôt. En baissant le taux, elle a récupéré la base qui s'était évadée.
Ce n'est pas une exception française. En Grande-Bretagne, le taux d'impôt sur les sociétés est passé de 28% à 19% entre 2010 et 2016 — les recettes ont augmenté. L'Irlande maintient un taux à 12,5% depuis 2003 et encaisse proportionnellement plus d'impôt sur les sociétés que la France. Et la taxe à 75% de 2013–2014 a fourni la démonstration inverse : objectif 1 milliard d'euros par an, résultat 130 millions. Abandonnée silencieusement après deux ans. Même courbe, mêmes mécanismes — dans les deux sens.
La courbe de Laffer est souvent mal comprise, même par ses partisans. Certains concluent : « il suffit de trouver le bon taux, celui qui maximise les recettes. » Mais pour un libéral, ce raisonnement renverse les priorités. Maximiser les recettes fiscales n'est pas un objectif en soi. C'est optimiser l'extraction, pas la liberté. Un État qui cherche le pic de Laffer cherche à prendre le maximum possible sans tuer la base. Ce n'est pas la même chose que chercher à laisser les gens libres de leurs choix.
Il y a aussi une raison pratique. Le pic de Laffer est une cible mouvante — il change selon la mobilité des capitaux et la concurrence fiscale internationale. Un État qui vise ce pic ne réussit qu'à courir après une illusion. Et quand bien même il l'atteindrait : au "pic", le taux est encore élevé, l'investissement encore pénalisé, le risque entrepreneurial encore mal récompensé. Le maximum de recettes fiscales n'est pas le maximum de prospérité. Ce sont deux courbes différentes — et elles ne se croisent pas au même point.
La courbe de Laffer a mauvaise réputation à gauche — associée à Reagan, aux riches, aux baisses d'impôts sans fin. Certaines critiques sont légitimes. D'autres décrivent exactement ce qui se passe déjà dans le système actuel. Voici les quatre principales.
La courbe de Laffer ne dit pas que les impôts doivent être bas. Elle dit qu'ils ne peuvent pas être infinis. Ce que les politiques appellent "civisme fiscal", c'est souvent la réponse logique à un taux marginal de 68%. Le problème n'est pas le contribuable qui s'adapte — c'est le taux qui l'y oblige. Et quand il part, il emporte la base taxable avec lui.