Comprendre · Inégalités · Mobilité sociale
On te parle d'inégalités chaque jour. Rarement on te dit laquelle. Il y en a deux : l'égalité des chances — un objectif légitime — et l'égalité des résultats — une promesse qui n'a jamais produit plus de mobilité. Les confondre, c'est prescrire le mauvais remède.
L'égalité des chances demande que chaque enfant, quelle que soit sa naissance, ait accès aux mêmes outils pour construire sa vie : une bonne école, un accès aux soins, une justice qui ne dépend pas du nom de famille. Les résultats peuvent être différents — ils doivent l'être, parce qu'ils reflètent des choix, des efforts et des préférences différents. C'est juste.
L'égalité des résultats veut que tout le monde arrive au même endroit. Elle exige, pour y parvenir, de contraindre ceux qui iraient plus loin. Elle requiert une autorité pour mesurer les résultats, décider ce qu'est le bon niveau d'arrivée, et imposer cet alignement. Elle détruit l'incitation à l'effort — et elle est systématiquement capturée par les insiders : ceux qui contrôlent l'autorité, pas ceux qu'on prétend protéger.
La France dépense environ 32 % du PIB en protection sociale — parmi les plus élevés au monde. Elle dispose d'un RSA, d'une CMU, d'allocations familiales universelles, d'un système de retraite par répartition et de minima sociaux parmi les plus généreux de l'OCDE. Et pourtant : selon le rapport OCDE 2018 "A Broken Social Elevator?", il faut en moyenne 6 générations pour qu'une famille partie du bas de l'échelle de revenus atteigne le revenu médian en France.
Au Danemark — qui redistribue autant mais différemment — il en faut 2. Ce paradoxe a une explication : la redistribution vers les adultes déjà pauvres ne change pas les probabilités de leurs enfants. Ce qui les change, c'est la qualité de l'école que cet enfant a fréquentée à 4 ans — quand il était encore trop jeune pour voter, trop jeune pour se battre, et trop tôt pour que personne y prête attention.
James Heckman — prix Nobel d'économie 2000 — a passé sa carrière à répondre à une seule question : quand investir pour maximiser les chances d'un enfant défavorisé ? Sa réponse, validée sur des dizaines d'études longitudinales de 30 à 40 ans : avant 5 ans. Le retour estimé d'un programme de qualité à la petite enfance est de 7 à 13 € pour chaque euro dépensé. Une formation professionnelle à 25 ans rapporte environ 1 €.
La raison est neurologique autant qu'économique : les compétences cognitives et sociales — concentration, persévérance, régulation des émotions — se forment essentiellement entre 0 et 5 ans. Les systèmes qui agissent tôt (Finlande, Danemark : crèches universelles de qualité depuis les années 70) ont une mobilité sociale nettement supérieure à ceux qui redistribuent plus tard. La France investit dix fois plus par étudiant en université qu'en crèche — l'exact inverse de la priorité que l'économie recommande.
Milton Friedman a proposé le voucher scolaire en 1955 avec une idée simple : l'État finance l'élève, pas l'établissement. Chaque famille reçoit un bon à valeur fixe — disons 8 000 €/an — utilisable dans n'importe quelle école agréée, publique ou privée. Les bonnes écoles attirent plus d'élèves et plus de ressources. Les mauvaises écoles s'améliorent ou ferment. Le choix, aujourd'hui réservé aux familles qui peuvent payer un loyer dans le bon arrondissement ou des frais de scolarité privés, devient universel.
En France, le voucher scolaire existe déjà — mais sous une forme invisible et profondément inégalitaire. Les familles aisées le paient dans leur loyer : vivre à 150 mètres d'une bonne école coûte 5 000 à 8 000 € de plus par an selon l'IPP (2019). Ce sont elles qui "choisissent" l'école de leurs enfants. Le reste subit. Le libre choix scolaire ne crée pas une inégalité — il la rend visible et corrigeable.
Vouloir l'égalité des chances, c'est le discours des libéraux pour ne rien faire. Les pays nordiques prouvent que redistribuer crée de la mobilité. Les inégalités de revenus sont injustes. Les quotas corrigent les injustices. Quatre procès courants. Regardons les données.
La France redistribue massivement — et la mobilité sociale y est plus faible qu'au Danemark, qu'en Allemagne, qu'en Australie. Ce n'est pas parce qu'elle redistribue trop : c'est parce qu'elle redistribue au mauvais moment. L'argent va aux adultes déjà pauvres. Il faudrait le mettre avant — beaucoup avant — quand le cerveau de leur enfant se forme encore.
L'égalité des résultats est la promesse la plus facile à faire et la plus difficile à tenir. Elle produit de la compression sans mobilité, de la contrainte sans justice, de l'égalité sur le papier et des insiders dans la réalité. L'égalité des chances réelle est difficile, coûteuse, et met vingt ans à produire ses effets. C'est pour ça qu'aucun politicien ne la choisit. C'est pour ça qu'elle marche.