État · Normes · Complexité
Le Code du Travail fait 3 200 pages. La Suisse fait la même chose en 130. Un médecin hospitalier passe 30% de son temps sur des formulaires. Il y a 11 500 lois en vigueur en France — sans compter les 120 000 textes réglementaires. La bureaucratie ne grossit pas parce que quelqu'un l'a décidé. Elle grossit parce que c'est la logique naturelle des institutions : chaque problème appelle une règle, chaque règle crée un service, chaque service défend son existence.
Tu emploies quelqu'un. En Suisse, les règles du jeu tiennent en 130 pages — les obligations de base, les congés, les contrats, les licenciements. En France, les mêmes sujets occupent 3 200 pages. Ce n'est pas que les travailleurs français sont mieux protégés. C'est que chaque cas particulier, chaque exception, chaque sous-régime de la sous-règle a été mis en texte au fil de décennies. Le résultat : personne ne comprend l'ensemble. Ni les employeurs, ni les salariés, ni parfois les juges.
La complexité est régressive : ce sont les gens les plus diplômés — ou ceux qui ont les moyens de payer un avocat — qui s'y retrouvent. Un artisan de 3 salariés n'a pas de DRH. Il navigue à vue dans 3 200 pages de contraintes, ou il paie quelqu'un pour le faire. Les grands groupes, eux, ont des équipes entières dédiées à ça.
Tu veux ouvrir une boulangerie. Tu sais faire du pain. Tu as trouvé un local. Tu as un peu d'argent de côté. Voici ce qui t'attend avant d'enfourner ton premier croissant.
Chaque démarche est individuellement justifiable. Mais l'ensemble crée un parcours qui décourage les créateurs les moins armés — ceux qui n'ont pas le réseau, le capital ou le niveau de diplôme pour naviguer seuls dans le système. Compare avec ce que font nos voisins pour le même résultat : des boulangers formés, des cuisines propres, des clients protégés.
La bureaucratie ne coûte pas seulement de l'argent. Elle coûte du temps à des gens dont le temps vaut quelque chose de concret : des soins, des cours, de l'aide. Un médecin hospitalier passe en moyenne 30% de son temps de travail sur des tâches administratives — comptes rendus, formulaires, codages, justifications diverses. Ce sont des consultations en moins, des diagnostics en moins, des patients en moins.
Le même problème frappe les enseignants, les infirmières, les policiers. Plus on monte dans la hiérarchie, pire c'est. Un directeur d'hôpital passe aujourd'hui plus de temps à remplir des rapports pour l'ARS qu'à diriger son établissement. Ce n'est pas une caricature — c'est ce que décrivent les professionnels dans les enquêtes de la FHF et de la Cour des comptes.
Depuis 30 ans, chaque gouvernement annonce la simplification. Le rapport Picq (1994). Le rapport Attali (2008). Le rapport Warsmann (2011). Le choc de simplification de Hollande (2013). L'action publique 2022. Et pourtant : le nombre de lois en vigueur a été multiplié par 4 depuis 1980. Les pages publiées au Journal Officiel ont été multipliées par 6. La machine n'a pas ralenti.
Ce n'est pas un problème de mauvaise volonté politique. C'est une logique institutionnelle : un service public ne disparaît jamais. Une loi est rarement abrogée — on en crée une nouvelle par-dessus. Chaque nouvelle crise justifie un nouveau décret. Chaque nouveau décret crée un nouveau formulaire. Chaque nouveau formulaire crée un nouveau poste pour le traiter. C'est ainsi que 11 500 lois s'accumulent.
Quand on parle de trop de règles et trop de fonctionnaires, les mêmes défenses apparaissent. Voici ce qu'on entend — et ce que les faits répondent.
Aucun fonctionnaire ne se lève le matin en voulant nuire. Aucun ministre ne veut sincèrement paralyser l'économie. Mais la logique des institutions pousse naturellement vers plus de règles, plus de postes, plus de procédures — parce qu'aucune d'elles n'est incitée à en créer moins. La seule façon de casser ce cycle : fixer des contraintes externes. Une loi créée, deux supprimées. Une révision automatique tous les dix ans. Des coûts administratifs rendus visibles. Ce n'est pas du libéralisme — c'est de l'hygiène institutionnelle. Le Danemark, la Suède, les Pays-Bas l'ont compris. Ce qui se mesure peut se gérer.